La condition des feuilles

 

 

           Une feuille a fini sa chute sur mon épaule. A - t - elle attendu le moment précis où je passais sous l'arbre ? De toute façon, elle s'accroche désespéremment sur mon manteau,  avec les petites griffes de son pétiole . Je semble lui plaire .

 

            Je la prends délicatement dans mes mains et je m'assois, le dos contre le tronc du chêne. Je la caresse. Elle est souple et toute humide de rosée. Elle s'enroule autour de mon doigt. Son contact est doux et soyeux. La chaleur  dégagée par mon corps la fait frémir et elle s'agite. Elle se sent réconfortée et apprécie cet instant éphémère.  Elle sait que la sécheresse la gagnera et la conduira inexorablement vers la mort. Cependant, elle sent que ce passage sera plus facile à franchir dans ma main et non pas sur le sol.  


            Elle est si frêle, si aérienne. L'arbre a - t- il  conscience de la perte d'une de ses sujettes ? Il ne donne pas ce sentiment et continue de trôner dans le parc, majestueux, se souciant beaucoup plus de sa notoriété auprés des citadins.

  

         " C'est un despote ! ", lançe une petite voix étranglée par la colère. Je me retourne  et essaie de chercher l'inconnue qui ose interrompre le cours de mes pensées.

 

            " C'est moi qui te parle, la feuille, oui, la petite chose que tu tiens dans ta main. Ca t'épates ? "

     

          Je la regarde avec curiosité


            " Ne cherches pas à comprendre, et écoutes moi . Je t'ai choisi pour me faire entendre.  Je suis le porte-parole de mes consoeurs. Nous sommes trés mécontentes de notre sort  et je suis là pour te parler de notre condition"

 

            " La condition des feuilles 

 

          " Oui! mais laisse moi  m'expliquer. Je n'ai plus beaucoup de temps à végéter et il faut que je déverse ma sève. Mes forces commencent à s'épuiser."

 

           Elle soupire :

 

            "Quand je pense, que j'ai passé ma vie, accrochée sur une branche. Il fallait vraiment posséder une bonne dose de chlorophylle. "

 

          Elle continue son monologue :


 

     "Montrez vous toujours plus belles, disait ce monstre végétal " Faîtes ressortir vos couleurs. Il faut offrir aux humains le spectacle d'une nature riche et saine. Vos coloris  doivent  évoquer aux regards du passant une broderie chatoyante et mouvante suspendue entre ciel et terre"


            " Quel poête ! " dis je 

 

     "Un beau parleur, surtout ! Et nous, sottes, nous l'écoutons. Nous continuons à nous afficher, nous posons, comme des gourgandines, à longueur de journée. Et si au moins, le moindre quidam nous appréciait à notre juste valeur .Pas du tout. Les humains évoquent toujours  la robustesse, la majesté de ce tyran. Quand ils daignent s'intéresser à nous, ils nous englobent dans un tout, un feuillage. Ils ignorent notre spécificité. Nous sommes confondues dans le même tronc. Il  y  a de quoi se vexer à la fin !

 

            Je la sens se froisser de colère :

    

          "Maintenant, penchons nous, sur la santé de mes consoeurs. Personne ne s'en  inquiète. Un grand trait de chlorophylle sur ce sujet.

 

           Les feuilles juchées  au sommet de l'arbre, crèvent de chaleur, lorsque les rayons du soleil dardent trop et sont quasiment noyées et plient sous le poids de l'eau lorsqu'il pleut.


            Mes autres consoeurs, restant continuellement à l'ombre, grelottent de froid et deviennent à la longue chétives et asmathiques et celles qui ont eu la malchance de  pousser au centre,  passent leur vie à contempler le dos de leurs compagnes.

 

            Je ne m'étendrai pas non plus sur les petits inconvénients que nous devons assumer chaque jour : la visite des colonies de pucerons, qui, sans crier gare, viennent s'installer sur notre limbe et nous sucer sans vergogne, le passage de gros insectes, souvent lourdauds, qui nous mutilent, nous grignotent.

 

           Ils en profitent même pour se  battre. Nous avons beau leur expliquer que nous ne sommes pas des rings de boxe, sève perdue ! D'autres se confondent, se mimétisent en harmonisant leur pigmentation avec la couleur de notre robe et nous devenons ainsi toutes boursouflées. Ils profitent  de cette confusion pour se protéger ou pour capturer leur proies. Nous servons, bien entendu, de tables de sacrifices ou de repas."


            Lui, ce tas d'écorce, brut de décoffrage ne s'en soucie guère. " Je vous nourris " répond-il à nos plaintes .

 

            " Encore heureux ! voudrait-il que nous tirassions en plus la tige de faim, que nous implorassions  sa mansuétude! c'est son devoir ! Non d'une nervure! Excusez moi d'être aussi verte. Et son copain, le vent ! Quand il souffle,  nous sommes ballottées pendant des heures et nous avons intérêt à vérifier nos noeuds d'attache. Nous ne pouvons même pas discuter entre copines et nous sommes parfois obligées de hurler pour nous faire comprendre.Le silence s'efface alors, pour nous laisser  entonner notre sourde complainte que vous interprétez comme un bruissement. Mais je sens que j'expire . Si vous voulez, vous pouvez m'exposer dans un herbier. Pour la postérité, s'il vous plait.".

 

                     En  disant ces dernières paroles, elle se raidit et se meurt.

 

            Adieu, petite feuille. Sois sûre que je serai le défenseur de la condition des feuilles et que je regarderai, à partir de maintenant, les arbres d'un oeil moins admiratif.