Le capitaine Pierrot

 

 

    Camouflé dans les collines et amoureusement étiré le long d'une petite rivière, somnolait un petit village.

 

  Dans ce petit village,  une maison abritait  toute une famille dont un petit garçon, surnommé Pierrot qui dormait. Le silence se paraît d'or et d'argent et rien aux alentours ne venait déranger cette harmonie, même pas la mouche qui, fatiguée d'entendre le vrombissement de ses ailes, s'était réfugiée sur le nez immobile de l'enfant.

 

  Pierrot rêvait. Il descendait la rivière dans un énorme nénuphar. Il ne ramait pas. Il laissait cette fragile coquille le porter par le courant. Etendu  de tout son long au  creux de cette feuille, il continuait son sommeil. L'eau n'osait pas le réveiller en l'arrosant de fines gouttelettes et essayait de ralentir la course du nénuphar vers la cascade à quelques mètres de là.

 

Ainsi, elle le dérivait vers les joncs parmi lesquels elle se faufilait langoureusement et se reposait ensuite en petites flaques délimitées par de grandes herbes sauvages qui la protégeaient des rayons brûlants du soleil.

 

   Là, nonchalante et permissive, elle acceptait d'être envahie par une faune végétale et animale, grouillante et  nomade. Elle ne considérait pas que  cette population  foulait son intégrité sans aucune vergogne mais elle se plaisait à soutenir qu'elle interprétait  ce vandalisme comme une offrande à la nature, un symbole à la vie.

 

  Puis lassée de cette animation par trop dévastatrice, elle demandait au vent de l'aider à poursuivre le fil de sa vie, en l'implorant de ne pas trop la rider. Obéissant, son ami se muait en brise car au fond de l'oeil de sa tourmente, il était amoureux d'elle mais il préférait avaler son souffle plutôt que de le lui avouer.

 

 Enfin dégagée de ce marécage, elle le remerciait et se montrait fort gracieuse en se laissant caresser. Elle jouait avec la lumière et la chevelure flamboyante des arbres, les décomposant, les ciselant, les mélangeant pour se draper de leurs reflets. Elle se permettait même de chatouiller les doigts de Pierrot.

 

  Elle le réveilla et il  ouvrit les yeux vers le ciel. Les nuages glissaient sur la mer d'en haut,  comme de petits zodiaques naviguant vers l'infini, dirigés par de mystérieux pilotes à la recherche de trésors célestes. Par la force de sa pensée, il se trouva installé dans l'un deux  et ainsi poursuivit sa course.

 

Il soupira d'aise à l'idée de se laisser transporter sans but précis, à l'aventure. Il se pencha et s'émut de voir la rivière se transformer en un fil posé sur un vêtement de verdure.

 

  Pierrot  ne pensait plus. Il se laissait envahir par le silence. Le vent le saoûlait et parfois l'étouffait. Il souhaitait ardemment se métamorphoser en élément. Hélas son voeu ne fut pas exaucé. Son regard se dirigea vers l'horizon. D'autres nuages dépassaient à vive allure le sien. Il essayait de temps en temps de les happer mais ils refusaient de rester prisonnier et se défilaient. Il pensa qu'ils le narguaient mais il en avait cure. Il haussa les épaules de dédain devant son impuissance à les maîtriser.

 

  Pendant qu'il essayait sans résultat à harponner ces poissons d'ouate, son embarcation menait bon train. Les rayons de soleil hâlaient son visage. Il s'amusait à naviguer, en tenant une barre imaginaire et comme un petit moussaillon s'exerçait à déplier à sa guise le grand froc et le petit froc ou soudainement campé dans l'habit d'un capitaine hystérique, hurlait tout en s'agitant des ordres à un équipage excessivement indiscipliné. Puis,  fatigué de ce petit jeu, il se rassit. Il constata que le ciel se bouchait. La circulation devenait de plus en plus hasardeuse et les carambolages commençaient à sévir.

 

  Le vent, agacé de remplacer un  agent de circulation, s'époumonnait à redresser la situation, à dégager les voies d'accès mais son zèle restait innefficace. Les esprits commençaient à s'echauffer et Pierrot assista à une terrible bataille. Les gouttelettes de coton se teintaient de gris, de noir pour effaroucher leurs ennemis, dansaient des rondes de guerre en tourbillonnant et lançaient des grondements terribles. L'atmosphère devenait lourde. Puis tout sembla se calmer. Un silence inquiétant soudain régnait. Chacun supputait ses forces.

 

   La fuite d'un petit nuage peureux déclencha les hostilités et le cauchemar s'installa chez Pierrot. En quelques secondes, il fut secoué, giflé par des rafales, meurtri par des boulets de glace. Sa coquille s'était muée en vaisseau de fer qu'il espéra inexpugnable. Il fonçait maintenant sur le champ de bataille, détruisant tout sur son passage, en crevant avec son éperon les moins résistants de ses congénères. Le coeur de Pierrot se souleva devant tant de massacres. Les carcasses se liquéfiaient en un torrent d'eau. Soudain, un belligérant particulièremnt pugnace sortit une arme traîtresse et très meurtrière. Il mitrailla ses adversaires d'éclairs. Ce fut le carnage. Le ciel se vida. Seul, son vaisseau résista. Le petit garçon reprit courage et galvanisa son esquif de toutes ses forces.

 

  Le sort en décida autrement. Malgré la bravoure dont avait fait preuve son nuage jusqu'à maintenant, celui-ci fut embarqué dans un tourbillon vers le flanc noir d'une gigantesque coque de navire de guerre et la colision semblait fatale. Pierrot ferma les yeux. Aucun choc ne se produisit. Il rouvrit les paupières pour constater qu'il se trouvait dans les ténèbres. Il était devenu aveugle et l'effroi s'était emparé de lui. Il criait, appelait sa mère mais les sons de sa  voix se perdaient dans cette masse opâque et humide. Le bruit du tonnerre terrassait ses oreilles, des lumières jaunâtres l'aveuglaient. Il tentait de reprendre confiance.

 

De temps en temps, il fermait à nouveau les yeux pour se remémorer le noir serein de sa chambre l'enveloppant chaque nuit avec volupté comme un drap soyeux,  froissé seulement par les pas de sa mère  s'approchant de son lit pour l'embrasser.

 

  Le souvenir de ces doux baisers  forgés en cuirasse par le puissant amour maternel le rendait invincible et décuplait son courage. Il retrouva l'âme d'un combattant. Il pouvait laisser sans peur les bataillons de  ses souvenirs se pousser pêle-mêle dans son esprit, se piétiner et essayer de se mettre en ordre de bataille pour lui servir de rempart, tout en les classant, les inventoriant ou les rejetant, avec une efficacité et une rapidité qui le confortait. Il fallait gagner du terrain sur la peur. La lutte était cependant très serrée.

 

  Il comprit que le combat se jouait en lui et que s'il arrivait à contrôler ses sens affolés, la partie serait gagnée.  Alors, il se persuada de voir sa rue, de la décrire à un ami invisible sans omettre aucun détail. La tâche était ardue car le noir de l'extérieur essayait de brouiller cette tentative et il eut bien du mal à se concentrer. Pourtant, surgit des limbes de sa mémoire, un petit caillou qu'il avait omis de citer à cet ami et ce petit morceau de pierre devint un bout de chemin, puis une route qui passait sur un pont, le pont de son village qui enjambait la rivière et il revit l'eau, son nénuphar.

 

Cette vision lui permit de retrouver le calme intérieur, retrouver ses forces et combattre ces éléments à armes égales. Il se parla en lui même :

 

" Je suis en pleine possession de mes moyens! Je nage maintenant dans le noir mais je  n'ai plus peur, je vais foncer dans ce néant et essayer de m'y extirper"

 

  C'est ce qu'il fit et Pierrot se dirigea à l'aveuglette et sans s'en apercevoir, il avança. La confiance retrouvée, il reprit aussi conscience de son corps et le sens de la direction. Il se fraya un chemin et rien ne pouvait plus l'arrêter. Tout le vacarme ambiant s'estompait et ses tympans étaient redevenus les cerbères de son auditon. Il retrouva son calme. Il s'encourageait :

 

  "Que c'est bon !  que j'ai hâte de voir ma maison, ma maman! comme elle va être fière de moi ! Je vais être le héros du village "

 

  Il sourit à cette pensée.

 

   " Je n'ai plus peur! j'ai l'impression de glisser sur l'horreur, sur l'insurmontable et je me sens un tout petit gardon dans un torrent de chaos. Et pourquoi petit gardon? Brochet, je suis un brochet car avec mes dents acérées de courage, je déchiquette ce  chaos, je le broie, je le mange"

 

  Il rit maintenant, complètement rassuré :

 

    "Je me faufile entre les algues de la lumière. Elles n'ont plus le courage de me lacérer et elles ont perdu le pouvoir de m'électrocuter"

 

    Pierriot était devenu un capitaine valeureux, son regard, un glaive, un pourfendeur de ténèbres. Son plan commença à porter ses fruits. Le noir pâlissait et il devina le bleu du ciel. Son énergie redoubla et agitant ses bras, il tailla en lambeaux les dernières franges d'un brouillard épais. Puis se sentant vainqueur, il s'échoua à nouveau sur son nénuphar tel un naufragé des temps perdus.

 

  Il se rendormit en se disant que les nuages étaient bien beaux dans le ciel mais vus d'en bas, de la terre ferme. Pendant ce temps, l'horizon s'éloignait, présentant éternellement sa silhouette longiligne. Coquet,il savait se parer des contours du temps, du bleu glacial des cieux du grand froid, des atermoiements sanglants du soleil au moment de son coucher, des couleurs pastels de la brume, tout en restant intouchable, unique, maître de lui même, de son sort, souffrant sans doute de n'être qu'une ligne, prisonnière d'un espace trop restreint et frigide à force de n'être jamais touchée.