Le liquide de la mort

 

  28 août 1870, Draguignan, petite ville du sud de la France, le bar des philosophes.

 

 A l'intérieur, au fond de la salle, un homme assis sur une chaise, est accoudé  à une petite table. Il est 15 heures. A l'extérieur, la luminosité disparait, engloutie par l'opâcité de nuages noirs. L'atmosphère est étouffante. Le silence plane dans une lourdeur inhabituelle.

 

Dans le bistrot, le serveur pose un verre, une cuillère, un sucre et une bouteille d'absinthe. Le regard du client s'illumine. Il installe la cuillère diamètralement sur le rebord du verre, puis dépose le sucre. Il prend fermement la bouteille et verse avec précaution une goutte du liquide sur celui-ci.

 

A cet instant, un éclair déchire les nuages qui se crèvent et se déversent. La pluie tombe avec violence en gouttes déferlantes, sur le trottoir, sur les toits des maisons. Une vraie mitraille. Une diligence s'arrête brusquement devant la porte du bar. Les chevaux viennent de se cabrer, tétanisés par le grondement assourdissant du tonnerre. Les passagers, pris de panique, fuient l'habitacle aussi rapidement que les rats quittant un navire en détresse. Certains se réfugient dans le bar. C'est l'affolement. Le postillon essaie de calmer les bêtes. En vain, elles s'enfuient, entrainant la carcasse de bois qui se fracasse au gré des chocs.

 

Pendant ce temps, la goutte d'absinthe tombe. Le regard de l'homme s'anime et suit sa chute. Il est pris de vertige. Elle et lui ne font qu'un. Il sait qu'elle va s'écraser sur un morceau blanc, petit iceberg qui va  fondre sous sa chaleur et se dissoudre en elle. 

 

Dehors, la rue est devenue torrent. Elle s'emporte et grossit.

 

Le patron du bar s'agite. Il sent la catastrophe, l'inondation. Il demande aux clients de barricader l'entrée avec tout ce qu'ils trouvent. C'est l'effervescence. Les gens crient, font voler tables, chaises, de mains en mains pour édifier un barrage.

 

Malgré cette agitation, la fonte du petit iceberg continue inexorablement  et se dissout au fond de la cuillère.  Le corps de l'homme s'affaisse identiquement dans l'immatérialité de son néant.  Son regard se liquéfie au rythme  de la réduction  du morceau de sucre .

 

Autour de cette petite cuillère, trop noyée  dans ce liquide de chimères  pour pouvoir se sensibiliser à son environnement,  la situation s'empire et sous la pression de l'eau, les battants de la porte d'entrée du bar cèdent.  Des vagues  déferlent et emportent d'une chiquenaude d'écume le fragile rempart de chaises et de tables. Tout est sans dessus-dessous. Clients, objets, patron et serveur sont pris dans le tourbillon. Un homme emporté par le flot, renverse le verre. Le rêve est brisé en mille morceaux.

 

Notre homme est choqué et revient à lui. Il jette un regard autour de lui et explose. Il ne comprend pas qu'un simple orage puisse anéantir son univers. Il ordonne au serveur de lui resservir un autre verre mais celui-ci n'est plus.

 

Ce n'est qu'un corps qui flotte à coté de lui, le crâne ensanglanté.

 

Alors il décide de se servir lui même mais les eaux montent inexorablement et il est rapidement noyé.

 

"J'aurais tant voulu mourir autrement, d'une cuite peut-être mais pas dans un verre d'eau " pense-t-il avant de rendre l'âme.