RUE DES FANTOMES

 

     C'est en descendant une petite ruelle sombre qui se mourrait aux portes  de la gare d'Edimbourg que je me suis rendu compte de la fragilité du bonheur. Je n'étais pourtant pas malheureux ce jour là. Je déambulais dans une ville que j'aimais et malgré l'atmosphère glauque qui régnait dans cet espace, j'avais le coeur léger et laissé de côté mes tourments, mes ennnuis et tout ce qui pouvait gâcher mon quotidien.

 

   Pourtant, il a fallu un simple glissement des semelles de mes souliers sur les pavés humides de cette rue et une chute pour assombrir mon moral. Des fantômes commençaient à ressurgir dans mon esprit et je revoyais tous mes ancêtres que j'avais amoureusement casés dans un coin de ma mémoire.

 

  La bruine me rafraichissait le visage et je me remettais peu à peu du choc. Je me relevais et mes chers disparus en avaient profité pour s'extraire de moi et marchaient maintenant en suivant mes pas. Ils me souriaient, se défroissaient et se redressaient au fur et à mesure qu'ils avançaient,  en me faisant comprendre gentiment  qu'ils étaient trop à l'étroit dans l'espace que je leur avais réservé. 

 

  A part  cette petite remontrance , ils étaient heureux de me retrouver et nous visitâmes ainsi cette ville si particulière et étrange. Un petit vent commençait à balayer les nuages et les rayons de soleil carressaient frileusement les façades impressionnantes des immeubles de la vieille ville.

 

   Mes fantômes n'avaient aucune difficulté à se déplacer dans le ciel et pouvaient tout à loisir regarder ce qui se passait à travers les vitres des fenêtres. Ils me racontaient ce qu'ils voyaient et parfois leurs commentaires n'étaient pas tristes. Ils rencontraient aussi d'autres êtres éthérés ayant vécu dans des temps reculés et leurs témoignages sur leurs vécus étaient passionnants. Ces récits étaient parfois poignants mais jamais inintéressants car ces entités relataient des faits ou des évènements de leurs vies qui nous avaient échappé complètement.

 

   Ils appréciaient l'atmosphère de cette ville car ils trouvaient qu'elle n'avait pas beaucoup changé au fil du temps et ils s'y retrouvaient. Trop de modernité les dérangeaient et les pertubaient. Quant au climat, il  ne les gênait pas. Ils se moquaient bien des prévisions de la météorologie.  Par contre, ils étaient attachés à l'architecture  et celle d'Edimbourg leur convenait parfaitement.

 

   Ces grandes bâtisses ressemblaient à des châteaux gigantesques qui s'aggripaient à la colline et il leur était aisé de s'y loger sans  craindre de se gêner. Ils ne parlèrent pas d'habitat à loyer modéré mais insistèrent sur le fait que la population s'accroissait sans cesse et que les particularités de ce type d'habitation n'étaient pas à négliger. Ces commentaires  n' échappèrent pas aux oreilles de mes ancêtres et me demandèrent la permission de ne plus hanter ma mémoire mais de les laisser vivre leur éternité dans ce lieu.

 

  J'acceptais et ils me quittèrent aussitôt en m'envoyant plein de baisers. Ils rejoignirent leurs nouveaux amis et mon esprit ressentit le vide de leurs absences. Je me consolais en me jetant corps et âme dans le monde des vivants , en buvant jusqu'à me soûler pour noyer ce manque et manger pour murer la case de mon esprit dans laquelle je les avais enfermés. Toute la vie que je dévorais avec avidité après leur départ ne pouvait pas m'empêcher de penser que mon bonheur n'était plus ce qu'il avait été.